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“ True Colors, Sophie Delaporte feat Melissa Mourer Ordener” Photographs and Video Art Solo show Galerie Joseph, Paris, March 2015. “Menacés par l’insignifiant” Texte d’Hélène Fresnel, critique d’Art, professeur agrégé

Pigments chimiques jaunes, rouges, roses, performeuse en bleu de travail, gestes mécaniques: le monde industriel sert de support la fructueuse collaboration entre Sophie Delaporte et Melissa Mourer Ordener. Dans un gigantesque dispositif visuel, les couleurs vives des photographies et des vidéos captent paradoxalement des menaces de disparition. Des corps se dérobent, des visages se masquent, les mots, parfois peine audibles, se perdent dans le multilinguisme. L’hyper modernité des sociétés capitalistes est-elle en cause? Une voix, angoissée, en liste les différents «ravages» et rappelle que nous sommes vidés de nos substances essentielles pour devenir des « cerveaux disponibles »  la consommation. «True colors» va plus loin que ces questions politiques et met en scène un enjeu existentiel : la recherche d’une «vérité» sur soi, dans un monde qui donne au constat de René Char une résonance contemporaine. «L’essentiel est sans cesse menacé par l’insignifiant», Entre absence et essence, l’œuvre trouve sa dynamique. Retour à  l’essentiel !

L’histoire d’une collaboration : se dédoubler pour mieux se dire

Melissa Mourer Ordener et Sophie Delaporte : jeux de miroir et jeux de rôles. Qu’est ce qui les relie donc ? Mélissa Mourer Ordener, présentée par la photographe comme sa «muse», figure sur toutes les images et participe à l’unité du travail. Sophie Delaporte reste derrière l’objectif. Une série, «Les Chimiques» nous éclaire : la performeuse déclenche des fumigènes dans une petite chambre vide. C’est là  que Sophie Delaporte poursuivait ses études. En propulsant Melissa Mourer Ordener dans cette pièce, la muse devient le double de Sophie Delaporte, celle qui redonne souffle à la vie estudiantine passée en l’investissant de sa propre passion pour l’univers industriel. Ainsi, la muse se fait artiste et l’artiste inspire sa muse. On n’a jamais été si près d’être «soi-même comme un autre», un autre en qui l’on choisit de se projeter et de s’investir.

Un autre double : la chambre, métaphore du for intérieur La chambre dévoile aussi l’intimité de la photographe dont on ignore le visage. Cadrage fixe sur des murs blancs, sur un angle, sur une fenêtre au monde éblouissant et inaccessible , huit-clos intime. Ne serait-ce pas l’image de la vie intérieure de la photographe ? Les monologues de Mélissa Mourer Ordener, parfois confus, haletants, révoltés, angoissés, habitent «l’espace du dedans» de la pièce exigue (4), et permettent d’interroger les frontières entre monde intérieur et monde extérieur. D’où parlent cette voix, cette pensée ? Comment réagir ces fumées doublées de mots inquiets ? Les photographies et vidéos nourrissent l’équivoque : fumigènes ou volcans, accident domestique ou champignon nucléaire, nuées pour dire les méandres de la pensée ? Au fond, la proposition de Sophie Delaporte, spécialiste de la couleur, est peut-être celle-là: face au creuset herméneutique des équivoques, seules les couleurs, et leurs « truths» happent le regard saisi par l’évènement de leur présence.

Saisir l’essentiel avant que tout ne disparaisse

Menaces sur le sujet Les couleurs acidulées servent paradoxalement un univers bien sombre. Des masques criards passent un à un sur un visage blasé et lui imposent avec violence une identité factice. Comment saisir sa propre unité quand le monde du travail plaque sur nous des identités non seulement factices, mais plurielles, impersonnelles et jetables ? «Couleurs fantômes» soulève la question en revisitant le célèbre épisode lacanien du stade du miroir. (5) Selon le psychanalyste, l’enfant (entre 6 et 18mois) apprend à se saisir comme unité en se reconnaissant dans le reflet que le miroir lui présente. C’est une étape indispensable à la perception de soi comme sujet. Dans le monde capitaliste où l’on nous impose des apparences plurielles, peut-on encore se constituer comme sujet ?

Menace de disparition Cette menace va bien au-delà. L’objectif fixe un personnage qui étouffe, des formes qui se décomposent, des invasions de ballons mi-puériles, mi-toxiques, des distorsions d’objet, des corps de femmes à la torture, mais passés au rayon X des couleurs primaires. Le contraste est saisissant. Du spectre des couleurs ne surgit plus qu’un univers spectral et mystérieux où la femme devient une silhouette, presque abstraite, symboliquement effacée, déjà ombre. Dans cette perspective, le choix de la photographie fait sens : il s’agit de figer les mouvements des corps et des matières comme pour défier leur disparition.

L’industrie, «un ennemi» ?

La force des compositions de Sophie Delaporte réside peut-être dans ce paradoxe: si le monde industriel est une menace, il constitue aussi un extraordinaire support de poésie. Cette ambivalence est omniprésente: les fumigènes évoquent des champignons nucléaires à la fois toxiques et oniriques, d’un rose enivrant. L’énumération des pigments de la nomenclature industrielle devient également rythme, slam, mélodie et rappelle Rimbaud : «A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu» (7) L’anglais, langue de la mondialisation qui venait menacer la clarté des mots français devient un chant dans la bouche de la performeuse. Enfin, les gestes, les objets, les outils du monde du travail sont le point de départ d’envolées chorégraphiques qui les transcendent, à la manière de Dancer in the Dark, de Lars von Trier.

A travers cette l’œuvre, Sophie Delaporte et Melissa Mourer Ordener semblent donc chercher une vérité pour le sujet menacé par sa propre disparition. La couleur, la poésie et la musique réenchantent le monde industriel. La représentation botticellienne de la performeuse offre elle aussi un contrepoint intemporel : celui de l’éternel féminin transcendant les époques.

Hélène Fresnel.

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